La démission de Fillon et sa nomination dès le lendemain n’auraient été qu’un tour de passe-passe, destiné à amuser la galerie. Ce point de vue cynique reflète assez bien la réalité mais une partie seulement de la réalité car le 3e gouvernement Sarkozy-Fillon diffère très sensiblement des deux précédents. Il présente, en effet, trois facettes dont les deux premières le distinguent des deux gouvernements précédents.
1ère facette : un gouvernement nommé par Sarkozy pour protéger Sarkozy
Sarkozy sait qu’il est maintenant l’un des hommes les plus impopulaires de France. Il sait qu’après l’affaire Woerth et l’énorme mobilisation contre sa « réforme » de nos retraites, il n’est plus, aux yeux de la très grande majorité de la population, que le représentant des intérêts des actionnaires des sociétés du CAC40.
Il a voulu imposer sa volonté contre l’avis de 80 % de la population. Mais le fossé qui s’est creusé entre lui et cette très grande majorité a rendu son pouvoir profondément illégitime et ouvert une crise politique aigüe. C’est pour éviter une manœuvre de rupture que certains de ses amis auraient pu mener que Sarkozy a renoncé au grand remaniement gouvernemental annoncé au son des trompettes dès le début de la mobilisation contre sa « réforme » des retraites. Il a même dû renoncer, au final, à donner l’illusion d’un petit changement en nommant Borloo Premier ministre. Il préférait, en effet, avoir Fillon dans le gouvernement plutôt que dehors où il risquait de se dire prêt, lui, aussi à assumer « la lourde tâche de présider la République ». Un rival autrement dangereux que Villepin.
Sarkozy n’a pas hésité à ouvrir une crise politique à droite en balayant purement et simplement du gouvernement cette partie de la droite qui se dit centriste. Une droite qui tente aujourd’hui de se regrouper autour de Borloo ou de Morin et qui accentue la crise politique. Il a pris la décision d’agir ainsi parce qu’il n’avait pas d’autre choix que de verrouiller l’UMP en lui distribuant la quasi-totalité des portefeuilles ministériels. Cerise sur le gâteau il a même été contraint de nommer Jean-François Copé à la tête de l’UMP, qui ne pense l’élection présidentielle de 2017 et ne se sent pas outre mesure motivé par celle de 2012, mais qui détient le pouvoir de désigner le candidat de 2012.
2e facette : un gouvernement chargé de mener la campagne électorale de Sarkozy
Les Baroin et autre Frédéric Lefebvre pourront s’en donner à cœur joie. L’une des fonctions essentielles que Sarkozy attribue au nouveau gouvernement sera, aussitôt mis en place, de commencer à mener sa campagne présidentielle. Un gouvernement chargé de tirer à vue sur tout ce qui bouge à gauche et sur tous ceux qui, à droite, ne respecteront pas l’alignement. Pendant ce temps là, Sarkozy fera de la figuration à la présidence du G20, rencontrant Obama ou Hu Jintao pour donner l’illusion qu’à défaut de stature nationale, il a conquis une stature internationale.
3e facette : un gouvernement de combat contre le salariat
Si Sarkozy veut rester crédible aux yeux de la classe dominante, il faut qu’il lui garantisse qu’il a toujours la même volonté de s’attaquer à tous les acquis sociaux du salariat depuis 1944 et le programme du Conseil National de la Résistance. Cette classe dominante sait bien qu’à l’impossible nul n’est tenu et qu’après la formidable mobilisation sur les retraites, il faudra que le nouveau gouvernement Sarkozy-Fillon agisse avec précaution. Le tigre semble rentré dans la cage mais la porte reste toujours ouverte… Sarkozy devra, cependant, donner des gages et indiquer clairement que son objectif, avant ou après 2012, reste bien « la rupture », la fin de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un acquis social dans notre pays. Ses prochaines attaques contre le salariat se dérouleront selon trois axes : la dépendance, la fiscalité, l’emploi.
La dépendance, c’est ce que les assureurs appellent « l’or gris », les centaines de millions d’euros que peuvent leur rapporter la prise en charge des personnes âgées dépendantes. Et Sarkozy est bien décidé à leur concéder la part du lion dans ce domaine. Tant pis pour les personnes âgées dont la qualité de la prise en charge passera alors bien après les dividendes des actionnaires des compagnies d’assurance.
La fiscalité, c’est la suppression du dispositif qui indispose au plus au point les riches : l’Impôt de Solidarité sur la Fortune. En contrepartie, Sarkozy supprimerait le bouclier fiscal devenu le symbole trop voyant de l’inégalité devant l’impôt. Le problème est que le bouclier fiscal a rapporté 600 millions d’euros en 2010 à ses heureux bénéficiaires mais que l’ISF a rapporté 3,3 milliards d’euros à l’Etat. Au total, les contribuables les plus aisés récupèreraient donc 2,7 milliards d’euros dans l’opération.
L’emploi. A chaque fois que la droite s’est préoccupée de l’emploi, le chômage réel a augmenté ou la précarité du travail a fait un bond en avant. Les 46 000 « nouveaux emplois » dont se vante le gouvernement sont à 80 % des emplois précaires (intérim, CDD) ou à temps partiel. Rien ne changera avec le gouvernement Sarkozy-Fillon III et le chômage a toujours de beaux jours devant lui. C’est le moyen de chantage le plus efficace pour faire accepter la stagnation ou la baisse des salaires, la précarisation du travail, le management par le stress, les attaques contre les retraites, l’assurance-maladie ou les services publics…
Ce gouvernement est un gouvernement de crise, un gouvernement rejeté, avant même qu’il entre en fonction, par 64 % de la population. Il reflète la haine massive qu’inspire Sarkozy, sa fragilisation après 7 mois de mobilisation contre sa loi scélérate sur les retraites, la férocité des appétits de l’UMP, les déchirements de la droite. Il n’en reste pas moins dangereux, prêt à profiter de toute faiblesse, de toute division de la gauche ou des syndicats, pour frapper.