F. Scott Fitzgerald a écrit qu'il n'y a pas de second acte dans la vie d'un Américain. Et ce en dépit de la croyance profondément américaine en l'idée qu'il est toujours possible de tout recommencer et d'avoir droit à une «seconde chance», de filer vers la Frontière selon la formule de cette autre icône littéraire américaine qu'est Mark Twain et de repartir de zéro.
Depuis que ce pays existe, les Américains ont toujours cru en la possibilité d'une seconde chance. C'est un mythe puissant et enraciné dans notre récit national: on le retrouve tout au long de l'histoire de l'immigration, dans la mythologie de la Frontière ainsi que dans la rhétorique de nos textes sacrés, la Déclaration d'indépendance et la Constitution des Etats-Unis.
Mais, en mettant ce mythe à l'épreuve du caractère immuable de la mentalité des hommes, de leur résistance acharnée à toute forme de changement quelle que soit la volatilité de la situation, Fitzgerald s'est rendu compte que ce mythe était totalement creux. En tant que romancier, il croyait davantage en la réalité fondamentale de notre caractère que dans les chimères du changement. Je suis bien obligé d'être d'accord avec lui.
Je suis désolé mais pas surpris de constater que le Barack Obama que nous avons réélu en 2012 est exactement le même que celui que nous avions élu en 2008. Pendant quatre ans, il s'est montré prudent et distant, il a été très politique et il s'est appuyé sur une coterie fermée de conseillers et de confidents en qui il avait pleine confiance. Il n'a pas été capable de contrôler son appareil militaire et sécuritaire et il n'a pas su faire déboucher sa rhétorique multilatérale flamboyante et parfois à la limite du populisme sur des actions concrètes.
Aujourd'hui, alors qu'il achève la première année de son second mandat, Obama est exactement le même homme en janvier 2014 qu'en janvier 2009, en dépit des bouleversements qu'a connus la scène internationale en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye et en Egypte, en dépit des changements qu'ont subis les économies américaine et internationale, en dépit de l'évolution de notre situation intérieure et de nos partis politiques, en dépit de la propension des républicains à pratiquer l'auto-immolation par le feu, et en dépit même de sa réélection triomphale. L'homme qui nous promettait le changement n'a lui-même pas changé, et il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que sa politique change beaucoup dans les trois ans qu'il lui reste à accomplir en tant que président.
Néanmoins, il y a bien crise de la démocratie américaine. Elle n'est pas due aux clivages politiques mais à l'influence sans précédent qu'exercent sur notre système électoral et législatif les multinationales, les industries bancaires, financières et médicales ainsi que les lobbys divers qui sont capables de dépenser chaque année des milliards de dollars afin de financer des groupes de pression et des «comités d'action politique» pour faire prévaloir leurs idées réactionnaires qui n'ont pour seul objectif que d'accroître leurs profits financiers - ce qu'ils peuvent désormais faire en toute légalité grâce à plusieurs décisions de justice récentes.
Ces dernières années, ils ont réussi à faire élire des milliers de leurs agents au niveau local, au sein des Etats fédérés et à l'échelon fédéral, depuis les conseils municipaux jusqu'au Congrès. Du coup, le Parti républicain, spécialement au Congrès, s'est retrouvé profondément divisé entre les représentants du prétendu Tea Party à l'extrême droite, qui sont largement financés, et la vieille garde plus pragmatique de la frange conservatrice. Et, grâce à ces mêmes lobbyistes et autres comités d'action politique, les démocrates, en dépit de leur rhétorique de campagne populiste, sont en pleine banqueroute et ont cessé d'honorer leur allégeance traditionnelle à la classe ouvrière, aux Noirs et aux autres minorités ethniques, aux Hispaniques et à la classe moyenne blanche progressiste.
Au Congrès, les deux partis reproduisent la voix de leur maître, en l'occurrence les grandes entreprises: les républicains en sont fiers et ne s'en cachent pas, les démocrates sont plus hypocrites et préfèrent faire ça discrètement. Tout cela a pour conséquence inattendue, et probablement indésirable pour les groupes de pression liés au grand capital, un retour de bâton qui voit le Parti républicain de plus en plus contrôlé par une bande de fanatiques de droite imbéciles élus depuis peu et fermés à tout compromis, y compris avec leurs propres chefs de file, tandis que les démocrates se sont conduits jusqu'à ces dernières semaines comme des convives polis quoique indésirables à un dîner de charité en faveur des républicains. D'où les hutdown d'octobre dernier.
Il est néanmoins intéressant de constater que, lorsque les cent membres du Sénat, contrôlé par les démocrates, ont enfin trouvé le courage d'en finir en décembre dernier avec la pratique de l'obstruction parlementaire, de telle sorte qu'une simple majorité de 51 voix puisse se substituer à la super-majorité de 67 voix prétendument requise jusqu'alors, les républicains ont fini par trouver le moyen de s'asseoir à la table des négociations et de se mettre d'accord avec leurs collègues démocrates sur un budget de deux ans, ainsi que sur les nominations de plusieurs juges et directeurs d'agences importantes de contrôle et de régulation, nominations voulues par Obama mais jusque-là retardées depuis un bon moment. Nous n'assisterons donc probablement pas à un nouveau shutdown. Du moins dans les deux ans qui viennent.
Je pense que la société américaine est confrontée à deux défis majeurs et que sa survie en tant que démocratie républicaine dépend de la manière dont elle s'y attaquera. Le premier de ces défis est l'écart sans cesse croissant entre les 10% d'Américains qui s'enrichissent et les 90% qui s'appauvrissent un peu plus chaque année et se voient refuser l'accès à l'éducation, à la santé, aux transports publics, à l'emploi, au droit à un toit sur leur tête et à de la nourriture sur leur table ainsi qu'à une retraite garantie. Plus de 50 millions d'Américains vivent sous le seuil de pauvreté, et leur nombre augmente sans cesse.
Le second défi, ce sont les métastases du développement de l'Etat policier engendré par douze années de guerre contre le terrorisme, ainsi que l'incapacité ou le refus des gouvernements Bush et Obama de contrôler des agences de renseignement et de sécurité qui ne semblent pas se soucier le moins du monde de la protection des libertés au nom desquelles cette guerre est censée être menée.
Des pratiques économiques et des mesures de surveillance étatiques et industrielles qui auraient été considérées comme obscènes et anticonstitutionnelles il y a cinquante ans sont désormais tenues pour normales et nécessaires à notre croissance économique ainsi qu'à notre sécurité personnelle. Du coup, nous sommes à deux doigts de nous transformer en un Etat policier ploutocrate qui n'aura plus de démocratie républicaine que le nom.
Même s'il ne le fait pas toujours à bon escient et même s'il manque de cohérence stratégique, Obama s'intéresse de près à la guerre civile en Syrie, et il n'est pas moins impliqué dans les affaires du Moyen-Orient que ses prédécesseurs, bien qu'il soit manifestement réticent à poursuivre la politique de Bush qui consistait à imposer des démocraties capitalistes à l'occidentale en provoquant des «changements de régime». Et il ne se désintéresse pas complètement de l'Europe, comme le prouve la délectation avec laquelle son administration a mis sur écoute les téléphones et les e-mails des dirigeants, des Premiers ministres et des grandes entreprises européennes. Il serait peut-être plus collégial et plus efficace s'il se désintéressait vraiment d'elle.
Quant à son implication dans le Pacifique face à la Chine, et également la Corée du Nord, elle relève tout simplement de la realpolitik. L'Asie orientale et la région du Pacifique sont le point de fixation de toutes les angoisses américaines relatives à l'équilibre des pouvoirs dans le futur, ne serait-ce que parce que nous sommes parfaitement conscients des ambitions et de la capacité prochaine de la Chine à disputer aux Etats-Unis le statut de première puissance économique et militaire au monde.