extraits d'un dialogue entre Marcel Gauchet et Frédéric Lordon.
Remarquable analyse sur la situation actuelle de notre démocratie
Le déficit de confiance à l’égard de la gauche ne s’arrange pas. Qui est responsable ? «La faute à personne» et «tous coupables»: les deux sont vrais. Il est vain de chercher un responsable à qui tout faire endosser. La crise est générale et elle est très profonde ; elle n'a pas été suffisamment reconnue et mesurée. C'est là que se situe la vraie responsabilité.
Mais il est vrai que l'arrivée de la gauche au pouvoir, dans une impréparation complète, n'a rien arrangé. L'effet de l'alternance est épuisé. Le jugement de l'opinion est sans appel: tous les mêmes dans l'impuissance; rien à attendre du changement de personnel dirigeant.
Du point de vue du moral des troupes, ce n'est pas idéal. Le président finit par se résoudre à faire, au bout d'un an et demi, ce dont il avait commencé par nier la nécessité. C'est encore pire que s'il avait annoncé la couleur d'entrée. Et si au moins on avait le sentiment que cela va servir à quelque chose et qu'un vrai redressement est au bout ! Mais c'est sur ce point qu'il y a doute.
Les gens voient leur société se déglinguer de partout, en plus de l'extension inexorable du chômage: retraites, système de santé, système scolaire, et pas la moindre explication à la hauteur, pas la moindre perspective convaincante de la part de gouvernants qui ne pensent qu'à leur réélection, à leurs postes, à leurs nominations. On serait révolté à moins!
L'indifférenciation des politiques de la droite et de la gauche, notamment économiques, est le péril démocratique majuscule. Et la vie politique est empoisonnée de ces fausses alternances qui ont perdu tout pouvoir d'alternative. « L'occasion Hollande » cependant restera comme un moment d'une radicalité marquante, jusqu'à laisser passablement déboussolés les demi-habiles qui, sous couleur de profondeur historique, ânonnaient gravement «Bad Godesberg»
Le problème étant que nous sommes maintenant beaucoup plus près de Chicago que de Bad Godesberg. La droite est aussi nulle que la gauche, c'est entendu, mais est-ce une consolation? Il n'y a plus beaucoup de sens à continuer de se renvoyer la balle d'un camp à l'autre, sous les yeux d'un public pour lequel il est majoritairement acquis que c'est «du pareil au même». La responsabilité de la gauche est plus grande à cet égard que celle de la droite, parce que c'est elle, de fait, qui est en charge d'amener les idées dans le champ politique, là où la droite se contente de gérer de manière plus ou moins pragmatique.
Or sur ce chapitre elle a été dramatiquement défaillante. Nous avons changé de monde, et elle n'a rien à dire sur ce qui s'y passe. Elle s'y est ralliée honteusement, en se cachant derrière quelques incantations morales. Mais il y a aussi l'effet d'un climat général de la «pensée», si le mot est vraiment adéquat, où les idéologues réactionnaires ont tribune, micro et Académie ouverts, climat auquel certains médias auront pris plus que leur part.
Il y a des couvertures à répétition à base de minarets et d'«Islam sans gêne» qui font bien davantage pour le FN que tous les porte-à-porte, et notamment dans ces zones où, quoiqu'on n'y ait jamais vu le moindre immigré, l'extrême droite cartonne avec pour merveilleux atout des «images» d'immigrés bien plus «payantes» que tous les immigrés réels.
L'Europe est à la fois le vecteur et le miroir grossissant de ce qu'il y a de plus problématique dans le nouveau monde où nous avons basculé. Ses effets ne se résument pas aux résultats économiques peu probants de cette mécanique dont on nous annonçait monts et merveilles. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais il faut éviter l'enfermement dans l'économie qui est l'un des pièges intellectuels les plus dangereux du moment.
L'Europe est aussi une construction politique et c'est sur ce point que le bât blesse le plus. En fait de construction politique, il faut dire que c'est la construction la plus antipolitique qui soit. Car les peuples ont des besoins politiques, comme la fréquentation des économistes n'apprend pas à le comprendre. De ce point de vue, le monstre que nous avons bâti peu à peu est une machine à frustrer leurs attentes les plus profondes.
L'idée est juste, les moyens sont déplorables. L'édifice ne tient plus que par la peur d'en sortir et du saut dans l'inconnu que cela représenterait. Ce pourquoi il va durer, mais en ne nous laissant pour tout horizon qu'un marasme général. Il n'est que temps de siffler la fin de la récréation et de passer à la phase d'organisation qu'exige une «mondialisation durable». C'est ce qui aurait pu être la mission de l'Europe, en théorie...La montée de l'extrême droite est alors la pathologie réactionnelle qui suit immanquablement ce genre d'attentat au principe, quasi existentiel, de souveraineté démocratique. La grande réconciliation identitaire n'a donc vocation à se faire que dans la consécration d'un ordre social dominé par les mêmes puissants qu'aujourd'hui. Et le FN n'a jamais eu d'autre intention que de renouer avec le capital un compromis de classe, peut-être légèrement teinté de démondialisation, mais qui en préserverait fondamentalement les intérêts hégémoniques et la position directrice dans la société - et les classes ouvrières ne peuvent être davantage abusées.