Socialement, c’est une thèse explosive. Alors que l’économie est en berne, qu’experts et politiques se disputent sur des décimales de croissance, jamais le poids de l’héritage n’a autant pesé dans la répartition des richesses. Comble du cynisme financier, une faible croissance, comme celle que traverse la France, favorise encore davantage les patrimoines établis que les salaires mensuellement acquis. L’héritage n’est pas loin de retrouver en ce début du XXIe siècle l’importance qu’il avait à l’époque du Père Goriot.
L’émergence d’une classe moyenne patrimoniale au XXe siècle a dilué les héritages façon Balzac, avoisinant les 30 millions d’euros, en de multiples sommes plus restreintes - de 200 000 à 2 millions. La France est ainsi devenue une société de rentiers plus ou moins riches, notamment grâce à l’envolée des biens immobiliers. Conséquence directe de cette suprématie des revenus du capital sur ceux du travail, les inégalités sont reparties à la hausse depuis la fin des années 70. Entraînées aussi par l’explosion sans précédent des très hauts revenus du travail.
La question de la répartition des richesses a toujours été au centre de l’économie politique, en particulier au XIXe siècle, avec Ricardo et Marx, ainsi qu’au XXe siècle avec Kuznets. Mais les recherches historiques sur ces questions ont toujours été relativement limitées. En travaillant autant comme historien que comme économiste - une pluridisciplinarité revendiquée face à la suprématie d’une science économique matheuse aux spéculations parfois fort hasardeuses -Piketty démontre que ce sont bien plutôt les guerres et les grands choix de société (comme les investissements dans la formation et les qualifications) qui ont réduit au milieu du XXe siècle les inégalités. Que le capitalisme n’inverse pas à lui seul le rapport du capital en faveur du travail, celui de la compétence face à la naissance. De la grande illusion libérale, Thomas Piketty nous dessille, avec une boîte à outils de son époque revenue des analyses à la faucille et au marteau.
De Balzac à d’incontestables faits statistiques et équations mathématiques, Thomas Piketty entame une sorte de troisième voie dont le but serait une «société juste». Une approche autant scientifique que politique. Chercheur en sciences sociales, il est un citoyen engagé et revendiqué. Il a conseillé Ségolène Royal, candidate à la présidentielle, a tenté de convaincre François Hollande d’adopter sa «révolution fiscale», en vain et à sa grande déception.
A la main invisible du marché, chère à Adam Smith, il fera donc plutôt confiance à celle de l’homme pour gommer les effets les plus dévastateurs d’une économie inégalitaire. Ainsi, propose-t-il d’instaurer une sorte de super ISF mondialisé, un impôt progressif mondial sur le capital. Mesure utopique diront certains, mais Thomas Piketty sait très bien qu’il faut forger longtemps à l’avance les concepts socialement audacieux si on espère un jour les voir appliquer.
En attendant, face à une concentration du capital mondial toujours plus intense, il ne joue pas les Madame Irma. «Il est beaucoup trop tôt pour annoncer au lecteur qu’il devra payer son loyer à l’émir du Qatar d’ici à 2050. Comme toujours, le pire n’est pas certain…»