La France connaîtra-t-elle plus ou moins 0,1% de croissance (ou de récession) cette année ?
«Accumulation infinie». Plus ou moins 0,1% ? «Un débat minable», estime Patrick Artus. Il considère que l’absence de progrès techniques dans les pays développés conduira, à long terme, à une croissance… zéro. «Le modèle d’accumulation infinie est devenu impossible, prévient pour sa part l’économiste Jean-Marie Harribey de l’université Bordeaux-IV, mais le fait est passé sous silence par les adeptes de la croissance éternelle.
La crise «n’est ni une parenthèse désenchantée ni un phénomène passager après lesquels la France et l’Europe renoueront avec la création de richesses d’antan», ajoute Jean-Paul Pollin, économiste à l’université d’Orléans.
Regrettée ou non, la forte croissance des Trente Glorieuses semble bien derrière nous. Mais à quoi sert-elle ? Et peut-on s’en passer ? La croissance économique, mesurée par l’évolution du PIB, correspond à l’augmentation de la richesse créée par un pays d’une année sur l’autre. Pourquoi, cependant, ce gâteau sur lequel vit un pays a-t-il besoin de gonfler chaque année ?
Dans le modèle actuel, un surplus de production de 1,5% minimum est indispensable pour au moins deux raisons : absorber, par les emplois créés avec cette hausse de la production, l’arrivée des nouveaux entrants sur le marché du travail (+ 136 000 en 2011), mais aussi compenser les gains de productivité dégagés par les entreprises. En dessous de ce seuil, l’économie détruit des emplois, et le chômage augmente. De plus, dans nos sociétés vieillissantes, la part du PIB consacrée aux retraités augmente. En leur allouant une partie de ce surplus de production, on limite l’impact négatif sur les actifs.
Dès lors, vivre sans croissance dans notre système actuel pourrait se révéler explosif. «Cela conduirait à une baisse du niveau de vie des actifs et à une explosion du chômage, prévient Patrick Artus. Mais si les actifs l’acceptent, et si une forte réduction du temps de travail vient compenser les pertes d’emploi, alors pourquoi pas, mais c’est un autre système, pour lequel il n’y a pas encore d’acceptation sociale.»
Ce modèle sans croissance ou de croissance très faible pourrait pourtant rapidement s’imposer à nous. Et conduire, pour être vivable, à un bouleversement de notre société. Première condition, si le gâteau cesse de grossir, il faut impérativement réduire les inégalités. «Une nouvelle répartition des revenus sera indispensable, prévient l’économiste Jean-Marie Harribey, sans quoi ce sera le chaos social.» Car si en période de croissance, les besoins sociaux supplémentaires peuvent être financés par le surplus de production, une économie sans croissance devra revoir, de façon radicale, son modèle redistributif.
Second impératif, réduire le temps de travail : «Aujourd’hui, le partage du temps de travail existe, mais il est absurde. Il se fait entre des millions d’actifs qui travaillent 39 heures et 4 millions de chômeurs qui travaillent zéro heure», dénonce l’essayiste et avocat du passage à la semaine de quatre jours, Pierre Larrouturou. «En échange d’un gel des salaires pendant un ou deux ans, et d’une exonération des cotisations chômage pour les employeurs qui jouent le jeu, soit 8% de coûts en moins, on pourrait exiger 10% d’embauches», détaille ainsi Pierre Larrouturou.
Il faut très vite ouvrir ce débat de société. Il faut arrêter de courir après des chimères qui font naître des illusions sans fondements. Elles font le lit du Front National. La transition énergétique, la fin de la croissance, la solidarité sociétale et la productivité sans cesse améliorée signent la naissance impérative d’un nouveau modèle social. À nous de le conceptualiser ou bien de disparaître.