Avec François Hollande, l'Europe change de direction. Le nouveau président français va rectifier une course qui nous conduisait dans le mur. La France va casser cette spirale de l'échec où l'entraînait l'obsession de l'austérité budgétaire. Les socialistes français réorganisent l'ordre des priorités. D'abord la croissance, ensuite la lutte contre les déficits. "Hollande fait naître une autre Europe", titre lundi 7 mai le quotidien espagnol El País. Sans doute fallait-il la victoire d'un socialiste à Paris pour tordre le cou à l'ordo-libéralisme venu de Berlin. Vive l'Europe de la croissance !
En bordure sud de la zone euro, dans les Etats les plus malades de la dette, les coupes saignantes dans les dépenses publiques n'ont pas fait leurs preuves. Imposées en pleine déprime de l'activité, elles ont plongé ces pays dans la récession, tué la recette fiscale et plus alourdi le fardeau de la dette qu'elles ne l'ont allégé. Semble-t-il.
Angela Merkel a entendu le message. Porté par son partenaire français, il ne peut laisser l'Allemagne indifférente. Nicolas Sarkozy pensait sûrement la même chose que François Hollande sur le fond du sujet. Mais c'est le socialiste qui, en insistant sur une renégociation du pacte budgétaire, force la main à l'Allemagne. C'est lui qui fait entrer à la chancellerie cette vérité qu'elle préférait ignorer : les peuples de la zone euro ne peuvent avoir l'austérité budgétaire pour seul horizon.
François Hollande veut y ajouter un volet croissance. C'est de bonne politique économique - et de bonne politique tout court. Il trouvera un compromis avec Angela Merkel et avec Bruxelles. Peut-être même en connaîtra-t-on les grandes lignes avant la fin mai. Le PS pourrait s'en prévaloir pendant la campagne pour les élections législatives de juin. La chancelière insiste sur la préservation de l'intégralité du dispositif de retour à l'équilibre budgétaire dans la zone euro. Cela l'oblige à des concessions ailleurs, qui peuvent figurer dans un additif "croissance" au pacte budgétaire.
Mais convaincre l'Allemagne n'est pas le plus difficile de la partition que doit jouer François Hollande. Les marchés seront autrement plus exigeants. La situation des finances publiques françaises est une bombe à retardement. Paris ne doit pas se tromper de priorité. Le moindre signal qui pourrait laisser entendre que le rétablissement des comptes ne relève pas de l'obligation biblique sera impitoyablement sanctionné. Le feu ne viendra pas du ciel mais des marchés.
Ils exigeront des rendements de plus en plus élevés sur les emprunts obligataires publics. La France entrera dans l'enfer que connaissent l'Espagne et l'Italie : un cycle à la hausse sur les taux d'intérêt demandés par les investisseurs pour financer nos dettes.La situation de François Hollande est la suivante: pas le droit à l'erreur, une marge de manoeuvre de l'ordre du millimètre.
Pour réaliser son programme - réindustrialisation, pouvoir d'achat, emploi, etc. -, il doit acheter la paix des marchés. La symbolique d'une politique de responsabilité budgétaire doit être inscrite dans sa première loi de finances. Il se créera une marge de manoeuvre durable en affichant cette priorité, qui conditionne le reste.
Si François Hollande arrive, en outre, à réaliser certaines des réformes dont dépend la compétitivité de la France, il pourrait être ce que ce pays n'a jamais eu : un vrai social-démocrate, "à l'allemande", "à la scandinave" - bref, là où ça marche. Y a-t-il quelque chose dans l'ADN national qui nous interdit cette ambition ?